Le rapport Global Risks 2026 du Forum économique mondial classe la confrontation géoéconomique comme la menace mondiale la plus urgente, et l'expansion nucléaire russe en Afrique en est une illustration majeure. Rosatom a signé des accords de coopération nucléaire avec au moins 16 pays africains, accordé un prêt de 28 milliards de dollars à l'Égypte pour la centrale d'El Dabaa, et conclu des accords bilatéraux avec le Burkina Faso, le Mali, le Rwanda, le Niger et l'Éthiopie. Ces arrangements créent des dépendances structurelles qui se traduisent en influence géopolitique.
Le modèle global de Rosatom : plus que des réacteurs
Rosatom propose un modèle intégré 'construire-posséder-exploiter', fournissant jusqu'à 85 % du financement, la construction, le combustible enrichi, et la gestion du combustible usé. Pour les nations africaines en manque de capitaux, cette approche clé en main est attractive mais verrouille les pays dans une dépendance technique et énergétique russe pour des décennies. Ryan Collyer, PDG de Rosatom Afrique centrale et australe, a déclaré : 'Nous ne vendons pas seulement des réacteurs ; nous construisons des partenariats stratégiques basés sur le transfert de technologie.'
Projet phare : El Dabaa, Égypte
La centrale d'El Dabaa, située à 250 km d'Alexandrie, est la première centrale nucléaire d'Afrique. Avec quatre réacteurs VVER-1200 de 4 800 MW de capacité totale, le projet est financé à 85 % par la Russie. En novembre 2025, une cérémonie a marqué l'installation du réacteur de l'unité 1, dont la mise en service commerciale est prévue en 2026. Un accord de fourniture de combustible signé en novembre 2025 assure l'approvisionnement en uranium enrichi pour toute la durée de vie de la centrale (60 à 80 ans). Le projet nucléaire d'El Dabaa crée ainsi un cycle de dépendance à long terme.
Les États du Sahel : un nouvel axe nucléaire
La diplomatie nucléaire russe trouve un écho particulier au Sahel, où les gouvernements militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger (Alliance des États du Sahel) se sont distanciés des institutions occidentales. En juillet 2025, le Niger a signé un accord de coopération nucléaire avec la Russie, complétant une triade d'accords. Ces accords couvrent des réacteurs de recherche, des centrales, et la formation d'experts, dans le cadre d'un partenariat énergétique Russie-Sahel qui inclut également une coopération militaire.
Afrique de l'Est : Éthiopie et Rwanda
L'Éthiopie a signé une feuille de route stratégique avec Rosatom le 31 mars 2026, visant à opérationnaliser deux réacteurs de 1 200 MW entre 2032 et 2034. Le pays dépend à plus de 80 % de l'hydroélectricité, mais les sécheresses menacent la production. Le Rwanda a accueilli le concours Global HackAtom avec le soutien de Rosatom, où des étudiants ont développé des applications sur les usages non énergétiques du nucléaire.
Dépendances structurelles et levier géopolitique
Le modèle de Rosatom crée une dépendance via le financement (remboursement en monnaie locale ou matières premières), la fourniture de combustible (difficile à substituer), la gestion du combustible usé (reprise par Rosatom), et la formation aux normes russes. Selon le rapport Global Risks 2026 du WEF, la confrontation géoéconomique est désormais la cause la plus probable d'une crise mondiale, et la stratégie nucléaire russe en Afrique en est un exemple clair.
Points de vue d'experts
Dr Dariya Dolzikova du RUSI s'inquiète des normes de sécurité nucléaire russes. Un recueil du Carnegie Endowment (février 2026) argue que l'influence russe est souvent surestimée : Moscou exploite la fragilité des États, mais les acteurs africains jouent la concurrence. Un policy brief du FREE NETWORK (janvier 2026) montre que les liens économiques russes restent concentrés dans des nations fragiles et isolées politiquement, et les votes africains à l'ONU sont moins alignés avec la Russie que dans les années 1970.
FAQ
Combien de pays africains ont des accords nucléaires avec la Russie ?
Au moins 16 pays africains ont signé des accords de coopération nucléaire avec Rosatom, dont le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, l'Égypte, le Soudan, le Nigeria, le Ghana, le Congo, l'Éthiopie, le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie, le Burundi, la Namibie, la Zambie, le Rwanda, ainsi que récemment le Burkina Faso, le Mali et le Niger.
Quelle est la valeur du financement nucléaire russe en Afrique ?
La Russie a accordé environ 28 milliards de dollars de prêts pour la seule centrale d'El Dabaa, couvrant 85 % de son coût total de 30 milliards. Les engagements totaux dépassent 40 milliards de dollars si l'on inclut les projets en Éthiopie, au Niger, etc.
Comment le modèle de Rosatom crée-t-il une dépendance ?
Rosatom regroupe financement, construction, combustible, maintenance et gestion du combustible usé dans des contrats uniques. Les pays deviennent dépendants du combustible russe, des normes techniques, du personnel formé en Russie et des conditions de financement, souvent pour 60 à 80 ans.
La diplomatie nucléaire russe réussit-elle en Afrique ?
Les résultats sont mitigés. Seule la centrale d'El Dabaa est en construction. Les critiques estiment que l'approche transactionnelle de Moscou produit une influence limitée, les nations africaines jouant la concurrence entre puissances. Cependant, la nature à long terme des infrastructures nucléaires crée un engagement sur des décennies.
Quelles sont les alternatives pour les pays africains ?
La CNNC chinoise, l'EDF française et la KHNP sud-coréenne proposent des offres concurrentes. Les petits réacteurs modulaires (SMR) pourraient offrir plus de flexibilité. Cependant, aucun compétiteur n'égale la combinaison de financement public, de garanties de combustible et de volonté d'opérer dans des environnements à haut risque de Rosatom.
Conclusion
La diplomatie nucléaire russe en Afrique est une application sophistiquée de l'art politique géoéconomique dans une ère de compétition entre grandes puissances. En offrant des infrastructures énergétiques à forte intensité de capital que seul Moscou est prêt à financer et construire, Rosatom crée des dépendances structurelles pouvant durer des générations. Cependant, l'efficacité ultime de cette stratégie reste incertaine : les nations africaines sont de plus en plus habiles à jouer les puissances concurrentes les unes contre les autres, et l'écart entre les accords signés et les réacteurs opérationnels reste immense. Ce qui est clair, c'est qu'à mesure que la confrontation géoéconomique redessine la politique mondiale, les réacteurs nucléaires sont devenus une nouvelle monnaie de pouvoir – et la Russie la dépense de manière agressive sur le continent.
Sources
- WEF Global Risks Report 2026
- Mises à jour du projet El Dabaa
- Rosatom élargit son partenariat nucléaire avec l'Afrique
- Feuille de route nucléaire Éthiopie-Russie
- Carnegie Endowment : Le rôle de la Russie en Afrique
- FREE NETWORK : Engagement Russie-Afrique
- Business Insider Africa : Accord nucléaire avec le Niger
- Interview de Ryan Collyer, PDG de Rosatom
Follow Discussion